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Inauguration de l'oeuvre "La Résilience" de l'artiste Emilie Prouchet-Dalla Costa

 
 
Inauguration de l'oeuvre "La Résilience" de l'artiste Emilie Prouchet-Dalla Costa

En mémoire des combattants de la Bataille de France de mai-juin 1940

DISCOURS DE MONSIEUR THOMAS CAMPEAUX

PRÉFET DE L’AISNE

MONTCORNET

dimanche 21 novembre 2021

-oOo-

Monsieur le maire de Montcornet,

Monsieur le président du conseil départemental de l’Aisne,

Mesdames et messieurs les élus,

Mesdames et messieurs, en vos grades, fonctions et qualités,

Mesdames et messieurs,

C’est empreint d’un profond sentiment de solennité, d’honneur et de fierté que je m’adresse à vous en ce dimanche d’automne, dans cette ville de Montcornet dont le nom résonne dans l’histoire de France, à l’occasion de l’inauguration de l’œuvre qui commémore, sur le lieu même où elle a été livrée, la bataille de Montcornet, et qui célèbre les combattants de la bataille de France tombés sur cette terre de l’Aisne si souvent traversée et bouleversée par la guerre.

Devant cette œuvre qui se dresse désormais devant nous, témoignage d’un moment aussi glorieux que douloureux de l’histoire de notre pays, nous voici enfin rassemblés pour en entretenir le souvenir.

L’année dernière, le 17 mai 2020, à la Ville-aux-Bois-les-Dizy, devant la stèle dressée à l’endroit où fut détruit le char « Sampiero Corso », le Président de la République commémorait, jour pour jour, le 80e anniversaire de la bataille de Montcornet. Les aléas de la crise sanitaire n’ayant pas permis que fût achevée l’œuvre commandée par le conseil départemental de l’Aisne pour cette commémoration, c’est aujourd’hui, et ensemble, que nous procédons à son inauguration – et je me réjouis de vous voir aussi nombreux à cette occasion. Car, à travers vous, c’est la mémoire qui perdure, c’est le souvenir qui vit, ce sont les combattants morts pour la France que l’on honore et que l’on n’oublie pas.

Le souvenir est le seul rempart contre la folie meurtrière qui couve dans le cœur des hommes. Se souvenir, c’est alimenter les consciences, c’est entretenir le fil qui relie chacun d’entre nous à l’histoire commune qui constitue la trame de notre nation. Se souvenir, c’est maintenir la conviction dans la mémoire collective que les sacrifices des nôtres n’auront pas été vains. Notre histoire est le ciment de l’unité de notre nation.

Alors, souvenons-nous.

Souvenons-nous grâce à cette œuvre que nous inaugurons aujourd’hui, contre l’érosion de la mémoire, malgré les années qui passent.

Cette œuvre rend hommage à un moment capital de notre histoire contemporaine. Au-delà d’une bataille à l’issue incertaine qui ne changea pas le cours de la guerre, elle célèbre l’avènement d’un homme qui portera, aux instants les plus sombres de notre histoire, le souffle de l’espoir et de la liberté. Au moment où notre pays essuyait l’une des plus rudes défaites militaires de son histoire, un jeune colonel à la tête d’une division cuirassée constituée à la hâte, sous-équipée et insuffisamment formée, allait s’illustrer dans un fait d’armes qui constituerait le prodrome de la victoire finale. Ce colonel, c’était de Gaulle.

Nous sommes en mai 1940. La drôle de guerre qui durait depuis le 3 septembre 1939 vient de s’achever brutalement, le 10 mai 1940, avec la fulgurante offensive de l’Allemagne nazie contre les Pays-Bas, le Luxembourg, la Belgique et enfin la France. Commence alors la bataille de France qui durera jusqu’au cessez-le-feu du 25 juin 1940 et l’Aisne se retrouve, une fois encore, en première ligne.

Après avoir traversé les Ardennes, les Panzerdivisionen allemandes pénètrent dans l’Aisne le 15 mai, avec pour objectif de gagner rapidement la côte picarde. Le même jour, le colonel de Gaulle, qui venait, chose exceptionnelle pour son grade, de recevoir quatre jours auparavant le commandement de la 4e division cuirassée (4e DCR), en cours de constitution, reçoit l’ordre de se projeter seul dans le Laonnois pour y gagner le temps nécessaire à la mise en place de la VIe armée du général Touchon pour établir un front défensif sur l’Aisne et sur l’Ailette afin de barrer à la Wehrmacht la route de Paris.

Ironie de l’histoire, de Gaulle se voit ainsi confier la mission de tenter de s’opposer à la stratégie victorieuse des Allemands, celle-là même qu’il n’a pu, malgré tous ses efforts, convaincre la hiérarchie militaire et les gouvernements successifs d’adopter. Car depuis des années, le jeune officier développe, à l’opposé d’un haut-commandement figé dans la conception désuète d’un front uni et fixe qui conduit à une organisation militaire et un armement essentiellement défensifs, la théorie selon laquelle la mécanisation conduit inéluctablement à une guerre de mouvement, rapide, offensive, manœuvrière, dans laquelle l’usage autonome et combiné de forces motorisées – blindés lourds et légers, aviation d’attaque, artillerie de soutien, infanterie spécialisée –, réunies en une armée mécanisée, professionnelle et entraînée, s’avère déterminant. Le général Georges, commandant le front nord-est, lui confirme cette mission en ces termes, rapportés par l’intéressé dans ses Mémoires de guerre : « Allez, de Gaulle ! Pour vous qui avez, depuis longtemps, les conceptions que l’ennemi applique, voilà l’occasion d’agir ».

Et de Gaulle agit, à peine arrivé à son quartier général qu’il établit à Bruyères. Après une journée de reconnaissances, le 16 mai, il se fixe pour objectif Montcornet, nœud des routes vers Saint-Quentin, Laon et Reims. Avec les quelques unités qu’il a rassemblées sur place et les trois bataillons de chars qu’il a perçus, malgré l’absence d’infanterie et des moyens de communications insuffisants, le colonel lance l’attaque à l’aube du 17 mai.

L’histoire de cette bataille est connue et vient d’être rappelée. Les chars lourds s’élancent depuis la forêt de Samoussy cependant que les chars légers partent de Sissonne pour converger sur Montcornet et Lislet. S’ensuit une bataille violente et confuse, où les chars de la 4e DCR avancent et remportent plusieurs succès mais, en proie à des difficultés de ravitaillement en carburant, se heurtent à Montcornet aux forces allemandes massées sur la Serre, qu’ils ne peuvent franchir. Attaqués par les canons anti-chars de l’artillerie allemande, bombardés dans l’après-midi par les Stukas de la Luftwaffe, sans infanterie ni soutien d’artillerie, les chars français doivent se replier sur Chivres, non sans avoir infligé des pertes conséquentes à l’ennemi.

Le surlendemain, la 4e division cuirassée, ayant reçu des renforts, lance une nouvelle contre-attaque sur Crecy-sur-Serre afin de couper la route de La Fère aux Allemands, avant de devoir se replier sur le sud de l’Aisne puis, quelques jours plus tard, de s’illustrer une nouvelle fois par une offensive sur Abbeville.

Que retenir de la bataille de Montcornet ?

Elle ne fut ni une défaite ni une victoire, du moins sur le plan stratégique. Elle n’arrêta pas la progression des Panzerdivisionen mais la retarda, suffisamment pour permettre à la VIe armée de s’établir. Elle ne renversa pas le sort de la bataille de France mais elle introduisit le doute dans l’esprit conquérant de l’ennemi et entretint l’esprit de lutte et de résistance chez ceux, à commencer par le colonel de Gaulle, qui allaient jouer un rôle capital dans la suite de la guerre. La bataille de Montcornet fut, de ce point de vue, une victoire morale.

Et c’est là, dans l’Aisne, en constatant les convois de réfugiés et les militaires désarmés errant sur les routes, que les Allemands n’avaient même pas voulu prendre le temps de constituer prisonniers, que se forgea la détermination de Charles de Gaulle à continuer la lutte jusqu’au bout. Ecoutons-le l’exprimer ainsi, une nouvelle fois dans ses Mémoires de guerre :

« Alors, au spectacle de ce peuple éperdu et de cette déroute militaire, au récit de cette insolence méprisante de l’adversaire, je me sens soulevé d’une fureur sans bornes. Ah, c’est trop bête ! La guerre commence infiniment mal. Il faut donc qu’elle continue. Il y a, pour cela, de l’espace dans le monde. Si je vis, je me battrai, où il faudra, tant qu’il faudra, jusqu’à ce que l’ennemi soit défait et lavée la tache nationale. Ce que j’ai pu faire, par la suite, c’est ce jour-là que je l’ai résolu. »

C’est au colonel de Gaulle, c’est à tous ceux qui ont combattu au cours de la bataille de Montcornet et au cours de la bataille de France, à tous ceux qui sont tombés au champ d’honneur, les 5000 combattants tombés dans l’Aisne en mai-juin 1940 et les 787 Axonais morts pour la France pendant la bataille de France, que l’œuvre qui se dresse devant nous rend hommage.

Cette œuvre rappelle et célèbre les soldats français qui se battirent avec courage et ardeur pendant la bataille de France, malgré l’écrasante supériorité de l’armée allemande et la rapidité de son offensive sur le sol français.

Elle nous rappelle que la France ne se rendit pas sans combattre, que malgré l’aveuglement de l’état-major et le conservatisme des gouvernements successifs incapables d’admettre la mécanisation de la guerre, pourtant déjà entamée dans la première guerre mondiale, des hommes ont su se dresser et se battre, préfigurant les luttes à venir malgré l’armistice honteux.

Cet esprit de résistance et de combat, ce refus de la défaite et de la résignation, ce ferment des luttes et de la victoire à venir, en mot cette résilience, l’œuvre qui porte ce nom et que nous inaugurons aujourd’hui l’incarne de manière à fois symbolique, expressive et puissante. Les traits d’acier corten fichés dans le sol, les visages des combattants et de leur chef gravés à leur surface, le mouvement d’ensemble de cette sculpture l’illustrent magnifiquement.

Ce mois de mai 1940 et le souvenir de ceux qui sont tombés au combat sont inscrits à tout jamais dans nos mémoires. Leur sacrifice nous oblige et mérite à tout jamais la reconnaissance de la patrie. Plus de 80 ans après ces événements épiques, gardons bien présent à l’esprit que rien n’est jamais acquis. Que la liberté qui nous est chère, payée parfois au prix le plus fort, continue de se mériter par notre comportement.

La France a perdu ici une bataille mais la France n’y a pas perdu la guerre, et l’histoire lui donnera ultérieurement la victoire.

Inclinons-nous devant le souvenir de ceux qui luttèrent et moururent pour la France sur cette terre de l’Aisne qui fut le théâtre de toutes les guerres.

Vive la République !

Vive la France !

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